Nous vivons dans une société où l’émotion a pris une place centrale. Bien sûr, les émotions ont toujours joué un rôle dans la vie collective, mais quelque chose a changé : elles ne servent plus seulement à enrichir nos relations humaines, elles orientent désormais nos discussions, nos jugements et, trop souvent, nos décisions. Les débats de fond sont relégués au second plan, remplacés par des réactions instinctives et immédiates.

Nous sommes de plus en plus nombreux à raccrocher nos opinions uniquement à ce que nous ressentons, sans prendre le temps de réfléchir ou de questionner la complexité du monde qui nous entoure. Cela rend presque impossible la tenue de discussions constructives, encore moins l’implication citoyenne ou politique. Beaucoup préfèrent baisser la tête, éviter le débat et rester dans une zone confortable où rien n’est remis en question.

Les prochains mois risquent d’accentuer cette fracture.

Pas parce que les enjeux seraient plus extrêmes qu’autrefois, mais parce que notre façon collective de gérer les désaccords est devenue binaire. On exige que chacun se range dans une case, comme si l’appartenance à une communauté dépendait d’une seule idée. Pourtant, adhérer à une vision différente du futur collectif ne retire rien à la légitimité d’un individu. Être en désaccord ne fait de personne un citoyen moins complet, moins valable, ou moins authentique. Il faut se rappeler que la valeur d’une idée dépendait de sa capacité à être débattue, pas imposée. Aujourd’hui, un tel esprit paraît presque naïf.

Nous sommes devenus une société qui étiquette rapidement. Au lieu de chercher à comprendre l’autre, nous lui assignons une identité simplifiée : lui, c’est un souverainiste, elle, une anti quelque chose ; l’autre, un immigrant qui ne veut pas s’intégrer. Ces raccourcis rassurent, car ils nous permettent de classer l’autre dans une boîte. Mais ils détruisent la possibilité d’entrer véritablement en relation.

Le problème est que, tant que nous n’acceptons pas la diversité des idées, la diversité d’exister, ce sont nos émotions qui continueront à guider nos vies. Et aussitôt que quelqu’un émet une opinion qui s’écarte de la pensée dominante, il devient très vite suspect. Il n’est plus simplement quelqu’un qui pense différemment ; il est parfois qualifié d’instable, de radical, voire de « psychotique ». Cette manière de discréditer l’autre en attaquant son équilibre mental illustre bien notre incapacité collective à débattre sereinement.

La pandémie a amplifié ce phénomène. Je me rappelle qu’à peine on osait remettre en question une décision gouvernementale qu’on devenait automatiquement complotiste, anti-vax, dangereux pour la société. L’espace pour nuancer, questionner ou douter s’est alors considérablement réduit. Et ce réflexe demeure. Aujourd’hui encore, lorsque je discute avec certains citoyens, j’ai l’impression qu’ils cherchent d’abord à m’assigner une case avant même d’entendre ce que je dis. Comme si comprendre l’autre demandait un effort devenu trop lourd.

Mais comment peut-on évoluer dans une société où être soi-même devient difficile ? Où exprimer une pensée divergente nous expose immédiatement au jugement émotionnel plutôt qu’à la réflexion rationnelle ?

Nous progresserons le jour où nous saurons mettre nos émotions en veilleuse pour débattre du fond. Le jour où nous accepterons que la contradiction n’est pas une menace, mais une richesse. En attendant, politiciens comme publicitaires continueront d’exploiter ce réflexe émotionnel qui nous affaiblit collectivement.

Il est temps de réapprendre à penser avant de réagir. À écouter avant d’étiqueter. À reconnaître la valeur du désaccord. C’est seulement ainsi que nous pourrons redevenir une société d’idées, plutôt qu’une société gouvernée par ses impulsions. Si nous n’arrivons pas à nous entendre, au moins soyons en désaccord sans être désagréable.

 

Faustin Mugisha

Citoyen de Val-des-Sources